L’intelligence artificielle à la rescousse des pangolins

Aujourd’hui, l’utilisation de l’IA pour repérer les trafics.

par David Grémillet, directeur de recherche CNRS au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier

Chaque semaine sur notre site, «l’Albatros hurleur», une chronique écologique de David Grémillet, directeur de recherche CNRS au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier. Aujourd’hui, l’utilisation de l’IA pour repérer les trafics.

Mais que deviennent les pangolins ? L’étrange animal fut fortement médiatisé au début de la pandémie de Covid-19, potentiellement causée par le trafic illégal d’espèces protégées. On pouvait alors espérer que cette crise globale mettrait fin à l’ignoble commerce d’animaux arrachés à l’Afrique. Le gouvernement chinois, notamment, avait promis un respect scrupuleux de la convention sur le commerce international des espèces sauvages menacées d’extinction.

Malheureusement il n’en fut rien. Les autorités chinoises fermèrent bien quelques «marchés humides», sources supposées des épidémies de Sras (en 2002) et de Covid-19, mais sur Internet le trafic reprit de plus belle. Pire encore, le malheureux pangolin fait l’objet d’un véritable engouement suite à sa médiatisation : en Chine, au Vietnam, aux USA et en Europe, les huit espèces de pangolins sont toujours commercialisées sous le manteau, pour leur viande, leur peau et toutes sortes d’utilisations barbares par les médecines traditionnelles. Les populations de pangolins du centre de l’Afrique perdent ainsi 2,8 millions d’individus chaque année, en route vers une extinction qui semble inéluctable.

Eléphants, rhinocéros, tigres, entiers ou en morceaux.

La source du problème est la grande pauvreté, qui pousse au braconnage, mais aussi la multitude des commerces en ligne qui sous-tendent le trafic de pangolins. Ces entreprises criminelles, visibles sur Facebook, Twitter, Instagram, Amazon, eBay ou Rakuten, proposent des pangolins et bien d’autres espèces : éléphants, rhinocéros, tigres, entiers ou en morceaux. On estime que ces commerces illégaux d’espèces protégées sont une des principales causes du déclin des espèces sauvages à l’échelle du globe. Les Etats réagissent avec une extrême mollesse à cette tragédie, mais des initiatives citoyennes se mobilisent afin d’épingler et de spammer les commerces en ligne.

Soucieuse de leur fournir les meilleurs outils de détectives, Ana Sofia Cardoso, de l’Université de Porto, et ses collègues de dix institutions de recherche au Portugal, en Chine, en Finlande et en Afrique du Sud, ont sollicité l’intelligence artificielle (1). L’équipe a parcouru Internet et récupéré 1 075 images de pangolins. Ces photos ont été classées en fonction de leur provenance : pangolins en nature, ou bien commercialisés illégalement. De plus, les chercheurs ont stocké 1 056 images sans pangolin, mais représentant les lieux habituels du trafic de ces espèces : marchés humides, élevages en cage. Les 2 131 images annotées sont venues nourrir un réseau de neurones convolutif ; la structure de ce système d’analyse statistique est inspirée par nos circonvolutions cérébrales.

«L’intelligence artificielle ne pourra rien toute seule.»

Une fois «entraîné» par la connaissance des photos annotées, le module d’intelligence artificielle détectait les différences mêmes minimes entre des photos de pangolins dans leur milieu sauvage et celles présentant un arrière-plan qui signe la présence d’un marché illégal. Ainsi, plus de 90 % des images représentant des pangolins illégalement vendus sur Internet étaient identifiées. Seuls les pangolins reclus dans l’ombre de leurs cages n’étaient pas toujours détectés, mais l’équipe travaille d’arrache-pied afin d’améliorer les techniques d’analyse. Les chercheurs reconnaissent néanmoins les limites des outils proposés aux gardiens des pangolins : une énorme partie des transactions illégales ont lieu sur le Darknet, sans aucun contrôle possible à l’heure actuelle. 

Pour Vincent Devictor (2), chercheur CNRS à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier, «l’intelligence artificielle ne pourra rien toute seule. Il faudra l’intelligence bien humaine assortie du respect de la législation et d’évolutions culturelles profondes pour stopper ces trafics. Mais cet outil malin facilitera les choses».

(1) Cardoso, A. S., Bryukhova, S., Renna, F., Reino, L., Xu, C., Xiao, Z., … & Vaz, A. S. (2023). Detecting wildlife trafficking in images from online platforms : A test case using deep learning with pangolin images. Biological Conservation279, 109905.
(2) Editeur en chef de la revue Biological Conservation, qui publie l’étude de Ana Cardoso et collègues.
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